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Les faits de langue

LES FAITS DE LANGUE

 

Quelques indications théoriques


·   Certains linguistes distinguent faits de langue et faits de grammaire.

 

Le fait de langue décrit « que ce que parle un être parlant mérite le nom de langue » (J.-C. Milner, Introduction à une science du langage, [1989], 1995, p. 44). Ainsi, toute langue est doublement articulée (en morphèmes et en phonèmes), contrairement aux codes que les animaux utilisent pour communiquer.

 

Le fait de grammaire est « le fait que les langues soient descriptibles en termes de propriétés » (ibidem, p. 45), ou en termes de règles de fonctionnement.

 

Nous ne ferons pas cette distinction, et emploierons « faits de langue » comme terme générique.

 

·   On ne peut pas observer une langue directement. On ne peut que la (re)construire à travers sa mise en œuvre dans le discours. Le discours utilise les unités et les règles de la langue. C’est ce que le linguiste reconstruira à partir de l’observation des faits de langue.

 

Prenons un exemple simple (ou plutôt simplifié).

 

À partir d’un corpus de textes écrits très étendu, on pourra constater que certains mots connaissent une variation morphologique zéro / « - s ». D’autres, une variation beaucoup plus complexe, « - e », « - s », « - t », « - d », « - ons », « - ez », « - ent », « - ont ». Ces variations sont régulières : il s’agit de faits de langue. À partir de quoi on peut poser que l’on a affaire à deux classes de mots distinctes, que l’on pourra appeler classe des noms et classe des verbes.

 

On pourra constater ensuite que lorsque le nom placé à gauche du verbe ne présente pas de marque « - s », le verbe qui le suit se termine par les marques « - e », « - t » ou « - d ». Et que lorsque le nom présente la marque « - s », le verbe se termine par « -ent » ou « - ont ». On constatera également que ce phénomène est régulier, qu’il s’agit à l’évidence de règles de fonctionnement. Ce sont donc des faits de langues. On formulera des règles de grammaire pour décrire/expliquer ces faits de langue en utilisant la notion de fonction grammaticale (relation que deux constituants entretiennent au sein d’une structure syntaxique) et en disant que dans ces cas-là, le nom a la fonction sujet du verbe, et que le verbe s’accorde avec son sujet.

 

Traditionnellement les faits de langue sont saisis aux niveaux phonologique, morphologique, morphosyntaxique, syntaxique, sémantique (et orthographique pour ce qui relève spécifiquement de l’écrit). Le problème est de savoir si les faits de langue se manifestent également au niveau textuel, étant donné, en particulier, que les règles d’organisation textuelle sont beaucoup moins prégnantes que les règles d’organisation syntaxique ou morphologique. Nous aborderons cette question avec une certaine prudence.

 

·   Au niveau textuel, on peut constater que des noms peuvent être repris par d’autres noms, mais pas n’importe lesquels : des noms qui possèdent des similarités sémantiques, c’est-à-dire des synonymes ou des hyperonymes. Or la synonymie et l’hyperonymie sont des phénomènes inscrits en langue. On peut donc considérer que la reprise d’un nom par un autre nom est un fait de langue.

Par ailleurs, n’importe quel nom peut être repris indifféremment par certains mots dont la liste est close, qui n’entretiennent pas avec le nom de rapport sémantique, et que l’on appelle pronoms. C’est là aussi une réalité de la langue : la reprise pronominale est un fait de langue.

 

On peut donc considérer l’anaphore au niveau textuel comme relevant des faits de langue.

 

Laconnexion est également un phénomène inscrit dans la langue (relation entre des propositions, des phrases, ou des segments textuels plus larges). Les marquages des relations ou des organisations sémantiques entre ces segments linguistiques constituent donc des faits de langue.

 

L’emploi des temps du passé dans un récit n’est pas aléatoire, et s’appuie sur des caractéristiques en langue de ces temps :

- le passé simple est un temps non sécant, qui présente le procès comme borné : il est particulièrement apte pour exprimer des actions qui se succèdent dans le temps ;

- l’imparfait est un temps sécant, qui présente le procès comme non borné : les états initial et final ne sont pas pris en compte, ils restent dans une sorte de flou. En ce sens on peut considérer que les procès exprimés au passé simple ont plus de relief que ceux exprimés à l’imparfait.

 

On pourrait dire que le passé simple est un temps numérique et l’imparfait un temps analogique. Ou que le passé simple s’oppose à l’imparfait comme le net s’oppose au flou, le dynamique au statique, dans la mesure où le passé simple présente un procès dans sa réalisation (Il marcha dans la nuit pendant deux heures), alors que l’imparfait présente un état du procès dans son inachèvement (Il marchait dans la nuit depuis deux heures).

 

Le procès exprimé au passé simple étant borné, dans une séquence narrative il appelle l’expression d’autres procès au passé simple pour occuper l’espace narratif dynamique laissé béant. Le procès exprimé l’imparfait étant non borné, il ne crée pas de béance séquentielle, (l’expression d’autres procès à l’imparfait) mais, dans un récit, il crée un horizon d’attente du surgissement du narratif au début d’un texte, ou apporte des informations éclairant le déroulement dynamique des procès.

(Notons que le passé composé s’est simplement substitué au passé simple dans l’usage, du fait de sa plus grande simplicité morphologique.)

La répartition des temps du passé en 1er et 2nd plan est un phénomène régulier, observable dans les textes narratifs, et on peut considérer qu’il constitue un fait de langue.

 

La cohésion temporelle peut être considérée également comme relevant également des faits de langue. La cohésion énonciative pose certains problèmes. En effet, la langue distingue maintenant / alors, aujourd’hui / ce jour-là, hier / la veille, demain / le lendemain, etc. : il y a des différences de marques d’énonciation qui sont inscrites dans la langue. Par contre, le passé composé, par exemple, ne présente aucune caractéristique en langue qui en ferait un temps du discours et l’exclurait de l’énonciation de type récit.

 

Enfin, nous n’inscririons pas les progressions thématiques dans les faits de langue.

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