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L'ennui

L'ennui à l'école, l'une des causes de la violence scolaire

 

85 % des jeunes enseignants se disent confrontés au manque d'intérêt des élèves, et un colloque du Conseil national des programmes doit se pencher, mardi 14 janvier, sur l'ennui à l'école. Auparavant, on s'ennuyait poliment. Aujourd'hui, le chahut a laissé la place à des comportements plus agressifs.

Les élèves – une partie d'entre eux au moins – s'ennuient à l'école. Le constat est probablement aussi vieux que l'école elle-même, partagé par des générations successives d'élèves qui n'ont attendu qu'une seule chose : que des cours jugés interminables s'achèvent enfin ! La nouveauté, c'est que l'institution s'en préoccupe et choisisse d'en faire un thème de débat.

Le Conseil national des programmes (CNP), chargé de donner des avis sur le contenu des enseignements, organise un colloque mardi 14 janvier à Paris sur "la culture scolaire et l'ennui" pour amorcer une réflexion sur le sujet. L'éducation nationale pouvait-elle d'ailleurs éviter ce questionnement ?

Un élève qui s'ennuie est un élève qui décroche, donc potentiellement perturbateur. L'intéresser, donner plus de sens aux enseignements apparaît essentiel dans un contexte où la lutte contre les incivilités est devenue une priorité. Mais comment faire ? "L'école doit-elle résister à la frénésie du ludique ou s'adapter au règne du divertissement ?", résume, sous forme d'interrogation, le CNP, qui a rassemblé des philosophes, des sociologues et des chercheurs en sciences de l'éducation pour répondre à la question.

"ABSENCE DE DÉSIR"

Car il est évident que l'ennui, s'il a toujours existé, s'est transformé. "Les élèves avaient appris à s'ennuyer poliment. Ce qui a changé, c'est que les élèves l'expriment aujourd'hui dans un langage qui n'est pas scolairement acceptable", explique Philippe Meirieu, chercheur en sciences de l'éducation, aujourd'hui directeur de l'IUFM de Lyon. Le chahut a laissé la place à des comportements plus provocants, plus agressifs. L'ennui s'affiche, il est devenu plus "ostensible", selon l'expression de Philippe Meirieu, qui cite l'usage de walkman, le maquillage, la lecture de magazines en plein cours. Du même coup, les professeurs le vivent sans doute plus difficilement. 85 % des jeunes enseignants se disent ainsi confrontés régulièrement au manque d'intérêt des élèves, selon une enquête réalisée pour le SNES en mars 2001. 33 % des professeurs de tout âge placent le manque de motivation comme la principale difficulté dans leurs relations avec les élèves, selon une autre enquête réalisée pour le SNES en mars 2002.

Les élèves eux-mêmes ne manquent pas de signaler la profondeur de leur ennui, lorsqu'on le leur demande. A l'occasion de la consultation sur les savoirs au lycée, organisée par Claude Allègre en 1998, les lycéens avaient ainsi fait part de leur "absence de désir". Certaines matières avaient recueilli tous les suffrages, signe du désintérêt des élèves : la grammaire, la géologie, les dates en histoire, les vecteurs en mathématiques sont, pour les élèves, des disciplines qui "endorment", selon leurs propres mots. La critique portait également sur certaines activités. 72 % des élèves citaient les efforts de mémorisation comme particulièrement rébarbatifs, 61 % l'étude de phénomènes trop éloignés dans le temps ou l'espace de leur mode de vie, 58 % l'étude de disciplines jugées secondaires.

"ENFANTS DE LA TÉLÉCOMMANDE"

"Pour les élèves, la vie est ailleurs", résume Jacques Birouste, professeur de psychologie, auteur d'une enquête sur l'ennui des lycéens technologiques. "Ils ont souvent le sentiment de passer d'une classe à une autre, d'une explication à une autre sans faire de lien. Ils ressentent cela comme une forme d'atomisation des connaissances", souligne le chercheur, en insistant sur l'absence de "rapport libidinal au savoir".

L'école n'est pas restée inerte face au désintérêt des élèves. Au collège, par exemple, les itinéraires de découverte visent explicitement à réveiller l'attention des élèves en sortant des découpages disciplinaires traditionnels. Au lycée, les travaux personnels encadrés (TPE) sont conçus pour permettre une "pédagogie active", l'élève étant amené à conduire un projet autour d'un thème qui l'intéresse. Au sein des disciplines, le recours aux nouvelles technologies réussit à rendre attractives les matières a priori les plus rebutantes. Au primaire, l'introduction de la littérature de jeunesse, aujourd'hui officiellement recommandée dans les nouveaux programmes, touche des élèves qui autrement risqueraient de rester insensibles à la lecture. Les manuels eux-mêmes se sont transformés pour être plus lisibles, mieux hiérarchisés.

Toute la difficulté réside dans le fait que l'ennui est moins bien accepté qu'auparavant. Il est devenu, selon le CNP, "le péché capital de l'âge contemporain".

"Nous sommes face à des enfants de la télécommande. Ils ne supportent pas de ne pas pouvoir agir", explique Philippe Meirieu. "La culture scolaire s'est historiquement construite en opposition avec la famille et la religion. Aujourd'hui, il faut ajouter un autre concurrent : la culture médiatique, qui est fondée sur la rapidité, les loisirs", analyse Gilles Lipovetsky, membre associé du CNP et professeur de philosophie. Or, pour le philosophe, "l'école est le temps de la lenteur", le contraire du "zapping", ce qui rend l'ennui "inévitable".

L'ennui, l'ascétisme, l'austérité comme passages obligés ? Philippe Meirieu relève que le débat a toujours traversé le milieu enseignant, divisé entre tenants de la "pédagogie de l'exercice" – pour lesquels la répétition, même fastidieuse, est formatrice – et défenseurs de la "pédagogie de l'intérêt"– pour lesquels le travail scolaire doit d'abord partir de l'élève. Le débat traverse en réalité chaque professeur. "Cette tension est féconde. Un bon maître est celui qui est capable de travailler sur les deux registres, celui de l'intérêt des élèves, celui de la rigueur et de la concentration", souligne le chercheur.

Pour cette raison, Luc Ferry ne fait pas de la "chasse à l'ennui" une priorité. Le ministre de l'éducation nationale, qui avoue s'être lui-même "énormément ennuyé" à l'école, distingue un "bon" et un "mauvais" ennui. "La culture scolaire n'est pas faite pour être divertissante. Certains apprentissages sont difficiles", explique-t-il pour justifier l'absence de désir dans certaines disciplines, certaines activités. "C'est l'ennui lié à l'absence de sens qu'il faut combattre. Lorsque l'élève ne voit pas la signification de ce qu'il apprend, lorsqu'il a un sentiment d'empilement des connaissances, cela me paraît fâcheux", affirme-t-il. Plus que la recherche d'activités ludiques, la réflexion sur l'ennui appelle donc un travail sur le sens des enseignements.

Luc Bronner

Luc Ferry : "Comme des rats morts"

Luc Ferry s'est "énormément ennuyé" pendant toute sa scolarité, de son propre aveu. "J'ai eu beaucoup de mal à accepter l'autorité autoritaire qui dominait le lycée dans lequel je me trouvais", a expliqué au Monde l'actuel ministre de l'éducation, qui juge être passé dans un "lycée caserne".

Le ministre de l'éducation nationale a d'ailleurs effectué sa scolarité par correspondance. "Cela a été un immense bonheur de quitter le lycée", explique-t-il. "De mon temps, nous étions 80 % à nous ennuyer comme des rats morts", relève-t-il, en assurant que "des efforts considérables ont depuis été effectués pour rendre les enseignements plus attrayants".

"On appelle ça le cours de ronflement"

Nicolas, 11 ans, élève en 6e, raconte son ennui dans Ce que je ne peux pas vous dire, un livre d'entretiens avec des adolescents (Oh éditions, 16,9 euros, en librairie le 20 janvier) : "En histoire-géo, on appelle ça le cours de ronflement ! Parce que -l'enseignante-fait : "Ouvrez vos cahiers ! Blablabla..." Tout le monde dort derrière son livre ! Il n'y a pratiquement personne qui lève le doigt, elle est un peu toute seule à raconter son cours. C'est le genre de profs qui n'a pas envie", explique Nicolas. "La prof de français, elle est ennuyante. Déjà, les thèmes, ça pourrait être intéressant, mais elle ne les tourne pas bien. Elle est pas active. En fait, quand on s'ennuie, c'est déjà les profs : leur caractère, leur façon d'étudier, leur méthode. Je pense qu'ils pourraient essayer quand même de prendre des thèmes un peu plus appropriés à notre âge (...) : que ce ne soit pas monotone en fait. Que la prof ait envie d'enseigner... et si elle en a envie, les enfants aussi auront envie."

 

 

Jean-Didier Vincent, président du Conseil national des programmes

"Pour les pédagogues, le plaisir de l'élève est essentiel dans l'apprentissage"

Jean-Didier Vincent , président du Conseil national des programmes (CNP) depuis juillet 2002, est neurobiologiste, professeur à Paris-XI et à l'Institut universitaire de France.

Pourquoi le Conseil national des programmes a-t-il décidé d'organiser un colloque sur l'ennui à l'école ?Cela relève de la mission de réflexion du CNP. L'école est, en effet, la terre d'élection de l'ennui. Face à ce constat, il y a traditionnellement deux postures : pour les uns, plutôt des républicains, l'enseignement est forcément ennuyeux.

Ils prétendent que tout savoir est difficile à acquérir. Pour les autres, plutôt des pédagogues, le plaisir de l'élève est essentiel dans l'apprentissage. Cette tendance a prévalu ces dernières décennies, avec l'idée d'éveil, par exemple. Le CNP, responsable des contenus des enseignements, est évidemment concerné, et ce colloque permettra d'avancer, sur la définition de l'ennui, des points de vue biologique, anthropologique et philosophique.

Pourquoi les élèves s'ennuient-ils ?L'ennui, du point de vue biologique, est assimilé à un stimulus négatif. Il est perçu de façon très forte, comme une douleur, par le cerveau, qui met en place des stratégies pour l'éviter. L'ennui est un "renforcement négatif" qui pousse la personne à essayer de compenser, de trouver une autre voie. Deux situations provoquent l'ennui. Le vide complet, quand l'enfant ne comprend pas, ne voit pas, n'entend pas ce qu'on lui montre. Il réagit alors comme un petit animal : il n'a plus d'attention, détourne son esprit et apparaît comme désanimé.

La seconde situation d'ennui est provoquée par la monotonie, la répétition monotone des mêmes stimuli dans le cerveau. On peut très bien mesurer ce phénomène. La "distraction" peut alors constituer une riposte pour l'élève. L'ennui est aussi une des causes probables de la violence scolaire.

Tous les élèves sont-ils égaux face à l'ennui ?Dans la classe, il y a deux types d'inégalités. La première est culturelle. Le niveau de familiarité avec les outils scolaires est déterminant. Quand l'élève ne sait pas ce qu'est un livre, quand il n'est jamais allé dans un musée, quand l'enseignement lui paraît étranger, la rencontre avec ces objets peut provoquer de l'aversion. C'est comme présenter un film de cow-boys à un singe : il va s'ennuyer. Le second facteur d'inégalité est biologique. Les seuils de tolérance de l'ennui sont différents selon les enfants.

La nature de l'enseignement est aussi déterminante...Il peut y avoir une contagion de l'ennui dans une classe. Le maître a évidemment une responsabilité essentielle. C'est lui qui provoque l'éveil, l'attention. Si le maître se désamorce, s'il s'ennuie lui-même, il devient mauvais. C'est pour cette raison que la question de la formation des maîtres est déterminante pour aider les enseignants.

Comment l'école peut-elle lutter contre l'ennui des élèves ?C'est l'enjeu des programmes scolaires. Ils ne deviendront pas sexy parce qu'on ne peut pas changer les contenus scientifiques. Mais nous devons nous fixer quelques règles dans leur élaboration. Les programmes doivent donner aux élèves le sentiment de progresser dans la discipline. Ils doivent permettre de hiérarchiser les savoirs et apporter le plus de sens possible. On a l'impression que le programme au collège n'a pour optique que de former des futurs bacheliers. Il faut prévoir, pour ceux qui ne savent pas très bien nager, des endroits où ils ont pied. Il faut rendre accessible à tous une culture commune.

Faut-il alléger les programmes ?Claude Allègre avait avancé l'idée que les élèves s'ennuyaient en classe parce que les programmes étaient trop chargés. Il convenait, selon lui, de dégraisser le mammouth, mais aussi les programmes. Il me semble que des programmes allégés ne présentent pas plus d'intérêt pour les élèves. Je préfère l'idée d'assouplissement : sans revenir sur la tarte à la crème du pluridisciplinaire, il faut établir des ponts entre les disciplines.

 

 

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